VéloRéinventer la ville à vélo : un recueil de réflexions philosophico-comiques et d’aventures vécues sur une selle de bicyclette. Ce livre m’a valu un courrier phénoménal de la part de cyclistes amateurs, qui ont eux aussi connu ces miracles émotionnels à vélo, et la transformation lente qu’il opère. Depuis le Vélib’ est passé par là, et nous sommes plus nombreux à choisir de survoler la ville en pédalant, et donc de la transformer elle aussi.

« Un drôle de petit essai truffé d’anecdotes, construit autour de l’idée que le vélo est libérateur de la pensée et que monter à bicyclette est le début d’une redécouverte de la ville, mais aussi de soi-même »
FRANCE SOIR

Format : 20 x 13,2 cm
Pages : 157
Editeur : Plon (7 mai 2014)
ISBN :
978-2259227643

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EXTRAITS

Le prédateur automobile
La différence d'attitude face au monde entre le cycliste et l'automobiliste, c'est au plus intime qu'on peut la saisir. Au niveau du cul (postérieur). Observons celui du cycliste ; légèrement en arrière, il favorise l'envol de la colonne vertébrale. La posture est proche de la statuaire antique. Elle induit une vision dynamique, un mouvement vers l'avant qui témoigne d'une belle confiance en ce que la vie lui réserve.
Le postérieur automobiliste, coincé au confluent du dossier et du siège, ne peut se permettre l'arrogance d'un cul cycliste, qui exporte ses fessiers aux confins sans limites de la selle. Non, tout racrapauté sur sa molle concavité, il implique chez son propriétaire une pose semi-fœtale, qui trahit son repli sur lui-même ; impression renforcée par la simili coquille d'œuf galvanisée de son habitacle, illusoire parodie de sécurité placentaire car elle se brisera au premier gros choc.

Cette prostration évoque l'avachissement du téléspectateur sur son sofa. Dans les deux cas, la tête doit renoncer à tout port un tant soit peu altier. Dans les deux cas, l'image qui nous est renvoyée, d'une humanité au volant, ou d'une humanité devant l'écran, est indigne.
L'automobiliste nous objectera qu'il s'en fout, qu'en voiture on avance plus vite. Le cycliste objectera que si c'est au prix de la dignité, ce n'est pas avancer. C'est reculer.

Désagrégé de Vélosophie
A hauteur de vélo, le monde est autre. D'abord et précisément grâce à ce rehaussement de point de vue. Indiscutablement, le cycliste est au-dessus de la mêlée. Cette posture tranquillement dominante ne doit pas lui conférer un sentiment de supériorité (haut mais pas hautain),  simplement une petite distance de recul, qui n'est pas loin d'être celle du fumeur de pipe. Buste droit, menton haut, le cycliste flotte au-dessus de la multitude, sans mépris, mais sans non plus paraître concerné par les contingences désolantes du plancher des vaches.

Cette bonhomie le transforme en petite bulle d'hélium mobile au-dessus d'une ville en folie. Et cet état d'esprit ne peut qu'induire un regard bienveillant, aux antipodes des pupilles dilatées par la paranoïa d'un automobiliste noyé dans une agitation circulatoire, forcément hostile.
C'est aussi un regard totalement présent ; à chaque instant mille détails de l'environnement le sollicitent, libre qu'il est de toutes carrosseries physiques ou mentales. La ville redevient amie, terrain de jeu. C'est donc le monde qui a vacillé sur son axe. Dans une infinitésimale proportion, mais vacillé quand même.

La bicyclette, avant d'être un moyen de locomotion, est un merveilleux outil de connaissance de soi. Le fameux précepte socratique « Connais-toi toi-même » aurait donc sa place dans un ouvrage de vélosophie. Le vélo est en fait un moyen de locomotion de la conscience. Le principe vélosophique de base étant : tout corps placé sur un vélo voit son regard sur le monde déplacé. A l'extérieur, on se déplace à vélo. Mais à l'intérieur, c'est le vélo qui nous déplace.

La vélosophie est donc l'ensemble des idées, intuitions et sensations nées sur un vélo. Cet espace privilégié et paradoxal de détente dans la tension environnante produit un type de réflexion particulier, souvent proche de la fulgurance. Ce n'est pas seulement le vélo qui est propulsé vers l'avant, c'est aussi l'esprit tout à coup percuté par une multitude d'idées météoriques, un peu comme on traverse un nuage de moucherons dans une descente, la bouche malencontreusement ouverte.

Cette ouverture de l'esprit avaleur de moucherons est la conséquence d'un autre phénomène également lié au vélo : le mental, ennemi de l'intuition, de par sa fâcheuse manie de parasiter les instants de grâce de ses gamberges stériles, le mental, donc, se trouve neutralisé à bicyclette, tout absorbé par la conduite et la sécurité du conducteur.

La partie purement créative de l'esprit peut ainsi se détacher en catimini et accueillir toutes les susdites fulgurances, en une petite orgie jubilatoire. La bête machine un brin désuète, devient outil libérateur de la pensée.

Véhicule prioritaire de l’amour
Les amoureux sont seuls au monde, c'est bien connu, mais à vélo ils le sont plus encore. Regardons-les rouler de concert, côte à côte, main dans la main, nous n'existons plus pour eux, le sentiment qui les unit à cet instant forme une bulle alentour. Le fait de rouler, en quelque sorte de passer à travers nous, accentue leur isolement ; le fait de pédaler ensemble, dans le même mouvement, les unit plus encore.
Deux amants à vélo ne traversent pas la ville, ils la transpercent comme un nuage, sur des pédales de vent.

Chez d'aucuns, le souvenir des premières amours est lié à la banquette arrière des voitures. Chez moi, il est lié au vélo. A ces folles quêtes d'un endroit où exprimer nos embrasements folliculaires post-adolescents. Chez elle, il y avait son père, et chez moi, ma mère. Deux impasses. Alors nous sillonnions la nature environnante dans l'espoir d'une cachette naturelle. Mais le plat pays qui est le mien n'en proposait pas beaucoup. Il fallait pédaler longtemps. A l'entrée de ce champ que nous avions finalement trouvé, nous avons couché nos deux vélos, avant d'en faire de même dans une tranchée plus loin.

Deux vélos à l'entrée d'un champ, c'est l'un des plus beau symboles d'amour que je connaisse. Un vélo masculin, avec la barre au milieu, un vélo féminin, sans barre et avec forcément du goûter pour deux dans un petit panier sur le porte-bagage. (Le concept éminemment enfantin de « goûter pour deux sur le porte-bagage » est chez moi indissolublement lié à l'idée du bonheur : son contenu mystérieux et prometteur de chocos BN ou autres tartines de fraise est une image de paix qu'aucune menace de guerre nucléaire ne saurait assombrir, l'emblème secret d'une union indéfectible avec un autre être sur cette planète et qui vous comprend.)
Cette signalétique amoureuse, plus efficace encore qu'un panneau routier, nous a d'ailleurs trahis. Le fermier qui est venu nous déloger, sensible lui-aussi à l'image des deux vélos couchés dans l'herbe, mais ne l'associant pas pour autant à une expression de l'amour universel, nous livra manu militari son décodage personnel.

Enfourchant nos machines à la diable, je rappelai au spectateur de l'émission Des chiffres et des lettres qu'il était peut-être, en manière d'astuce sémantique réconciliatoire, qu'après tout « vélo » était l'anagramme de « love ». L'homme n'avait pas la télé ou n'était pas anglophone ; je perdis un ami potentiel dans cette campagne désormais hostile, mais gagnai l'admiration de ma belle, éblouie par cette ultime saillie, verbale cette fois.

Deux amoureux à vélo qui se tiennent la main. Ils roulent de front et chantent de concert. Ils occupent donc une grande partie de la chaussée, mais ils s'aiment et, plus que la chaussée, c'est le monde qui leur appartient. Une voiture les suit, dans cette rue étroite, ralentie par cet attelage amoureux. Que pensez-vous que fasse le chauffeur impatient ? Il klaxonne, bien sûr, comme il le fait indistinctement derrière un camion-poubelles ou tout autre engin encombrant. Le coup de klaxon est le seul langage dont ait été doté son véhicule ; c'est d'ailleurs bien suffisant pour exprimer toute la subtilité du message, qui sous sa forme verbale articulée donnerait ceci : « Dégage ! »

Il klaxonne jusqu'à ce que se détachent les deux mains unies, se brisent les deux voix entrelacées, et jusqu'à ce que ce couple illégitime explose en deux trajectoires sinusoïdales pour se mettre en une sage file indienne. Il peut ainsi doubler les deux alignés sans même un regard. Il n'aurait pas dû. Quelque chose vient de se rompre dans l'équilibre subtil des choses de l'indicible. Cet ensemble harmonieux que formaient deux êtres pédalant bouche en chœur était une source de jouvence mobile, comme le sont toujours ceux qui s'aiment, une fuite radioactive dont les radiations vous décontaminent, au contraire, de la violence du monde.

Le coup de klaxon a fendillé le chromo, fissuré le miroir jusqu'à l'éclatement. C'est-à-dire que, au lieu de lever le pied un moment et donc de recueillir fortuitement au cœur de son agitation mentale un peu de ce rayonnement apaisant, le chauffard a choisi de briser l'icône, d'abolir le charme. De replonger tête baissée, pied sur le champignon, dans le morcellement du monde.
En séparant ces deux mains, il a interrompu un instant une chaîne invisible qui fait le tour de la planète. Oh, elle se reformera derrière lui. Mais il a perdu l'occasion que lui donnait ce voisinage impromptu d'en être un maillon occasionnel et joyeux.

Supplique pour être enterré à vélo
En écho aux stances funèbres de l'ami Brassens sur la plage de Sète, puis-je lancer une supplique pour être enterré à vélo ? Il me semble que quatre vélos noirs, conduits par quatre amis (mais en ai-je autant ? ?) une main sur le guidon et l'autre calant mon cercueil sur l'épaule, n'auraient pas moins d'allure qu'un catafalque couvert de violet vulgaire et de flammes d'argent toc, tiré par quatre chevaux dont l'affliction, qu'on me pardonne cette susceptibilité post-mortem, ne serait pas vraiment sincère...

Mes quatre vélos noirs (un peu de crêpe au guidon SVP) auraient de toute façon bien plus de classe que ces corbillards rutilants, ces genres de Renault-Espace peints en noir, et tous sièges arrière rabattus pour permettre au défunt de conserver sa posture allongée ; mais j'ai toujours l'impression qu'ensuite on les redressera pour partir à la plage avec les enfants, radio à fond, sans même un regard dans le rétroviseur pour le gros pâté de sable sous lequel je serai allongé, probablement boudant.
Non, c'est décidé, j'opte pour les vélo-funérailles. Accordez-moi ce plaisir posthume : les voitures, sur mon dernier trajet, pileront net, quand bien même seraient-elles prioritaires à droite, dans un total et muet respect que de mon vivant je n'aurais su obtenir, pétrifiées par le spectacle de la mort qui passe (même dans sa version cycliste, un poil plus décontractée). Que mon quatuor de fidèles active d'ailleurs au passage la sonnette métallique d'un pouce joyeux pour conférer à ce spectacle une note guillerette.

Enfin, ce sont précisément mes quatre compagnons qui m'offriront, qu'ils me pardonnent, un autre plaisir posthume. Connaissant la difficulté, je les imagine conduire le vélo d'une main, avec en plus sur l'épaule un cercueil habité (même en titane), et je me réjouis d'avance de la petite angoisse parcourant l'assistance : Tomberont-ils ? Tomberont-ils pas ? Evidemment, j'aurais stipulé, par disposition testamentaire, que le parcours vers le cimetière de Montmartre emprunterait la vertigineuse descente Caulaincourt, s'il vous plaît, une dernière fois, c'est mon plaisir.

Dès lors, je pense inévitable que la main crispée sur le frein d'au moins un de mes amis, un peu d'émotion aidant (j'en serais touché), ne provoque une chute généralisée sans gravité j'espère (mon goût de la cocasserie n'irait pas jusqu'à ce qu'un de mes funèbres assesseurs me rejoigne là-haut dans un excessif élan de ferveur amicale). J'aimerais juste que le couvercle saute au contact du sol, et que je fasse un dernier et sinistre « coucou » à une assistance mortifiée, dont seuls les vrais amis et ma veuve sauront qu'il est conforme à mon penchant immodéré pour l'humour noir et à mes dernières volontés occultes. En guise de viatique, une ultime dérision. J'aimerais que les quelques rires isolés dans la foule consternée me permettent de reconnaître les miens avant de définitivement partir en fumée.

Pour me faire pardonner de mes amis, j'ai prévu un retour plus facile. Néanmoins, qu'ils sachent que le petit tas de cendres continuera de rigoler au fond des sacoches.