CalbuthPour Raymond, frénétique retraité de Ronchin (59) et sa femme Monique, la reine du bigoudi, l’aventure est au bout du couloir. Et le couloir, derrière la porte de la cuisine. Bref, jamais très loin. Même dans un décor de table en formica et de gazinière, ce couple de forcenés du grand frisson, ne renonce jamais à faire du moindre événement quotidien une fresque éblouissante.

Quelle belle leçon, ils nous donnent : c’est la qualité du regard qui peut changer le monde. Chaussez les pantoufles de l’aventure intérieure !

Prix de l’humour Angoulême 1993.

Editions Glénat.

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Calbuth, l'aventure intérieure
Ou comment les héros, insaisissables et rebelles, peuvent aussi transformer leurs auteurs...

CalbuthComment naît un personnage ? Comme souvent chez moi, tout vient de mes limites. Incapable de dessiner des décors extérieurs, j'imagine un type cloîtré chez lui. Il vivra donc des aventures à domicile. Voila la base simplissime du personnage de Raymond Calbuth: un aventurier du deux-pièces-cuisine. Tout çà, parce que son dessinateur manchot est infichu de dessiner une rue, une voiture, encore moins une jungle (je me suis soigné depuis).

De même au départ, j'avais un mal fou à représenter le personnage en pied (les pieds au sol, quelle galère!). Aussi voit-on dans les premiers strips, le personnage coupé au buste. Un petit théâtre de guignol. Juste une tête et des bras qui bougent. Et une bouche qui pérore à l'infini. Ca me suffisait.

Je ne savais pas non plus dessiner les femmes (ces êtres étranges, si différents de nous). Aussi verra-t-on l'ami Raymond dialoguer avec une femme toujours "off" (une femme off, symboliquement très révélateur de ce que sera plus tard la vie de Jean-Claude Tergal). Et enfin comme la laideur est bien plus facile à représenter que la beauté (les gens beaux n'ont pas d'histoire), mon héros sera vieux et moche. Voici donc surgie de cette équation ratiboisante, le héros Raymond Calbuth, ci-devant retraité, affublé d'une femme effacée (au point d'en être hors cadre) et nous dardant de ces prunelles de myope (à l'école primaire, j'avais été traumatisé par le regard de fou d'un garçon de mon âge derrière ses verres en cul de bouteille).

Pour la garde-robe, on alternerait la robe de chambre et l'imper mastic, celui de "Griffu" par Tardi, m'ayant tapé dans l'œil. Je complétais le tout par une coiffure électrique, du gars qui a mis les doigts dans la prise; et une bouche fendue d'une oreille à l'autre. Le physique faisant l'homme, Raymond serait donc un aventurier jovial, ne doutant de rien, l'œil constamment allumé, et le cheveu en alerte.

Voila, Raymond pouvait débouler sur le plancher de son petit intérieur miteux. Rien ne serait désormais plus miteux. Les petits matins sonneraient comme des roulements de tambour, les journées fileraient comme un cheval fou, et les soirs seraient tout emplis des pépites du jour, un trésor quotidien. Quant aux nuits, on les devine brulante des mille feux de l'Orient, par la magie d'un batonnet d'encens et l'imaginaire du sultan ronchinois.

Aventurier à domicile, certes, mais sur la descente de lit, une détail ne trompe pas: les deux paires de pantoufles du couple mythique sont orientées vers le Grand Dehors, probablement piaffant, et le poil synthétique 30% polyamide ployant déjà sous le vent du large. Pour peu que leurs propriétaires les enfourchent. Et il s'en est souvent fallu de peu...


Découverte de "l'infiniment moyen"
CalbuthJ'ai parfois entendu parler de Raymond Calbuth comme d'un "beauf". Un genre de Bidochon. Ca m'a toujours attristé (avec l'immense respect que j'ai pour les Bidochon). Car c'était mal percevoir l'infini dont est porteur le personnage. Comme il y a un infiniment grand (l'espace sidéral), et un infiniment petit (le monde microscopique), je prétends qu'il y a un infiniment moyen. Dont Raymond serait le chantre. Un genre de médiocrité insondable, sans limite, absolue, et qui en devient lumineuse, quasi cosmique.

J'ai toujours eu un faible pour la petitesse, la mesquinerie, la veulerie. Il me semble que ce sont des sentiments dont nous sommes porteurs plus souvent que la grandeur d'âme. Raymond Calbuth, c'est nous tous dans ce que nous avons de plus médiocre. Mais sa façon de le porter bien haut est rédemptrice. Il nous sauve, un peu. Il nous anoblit beaucoup. Il restitue à notre quotidien réputé étroit, une parcelle de dignité, un souffle de vie.

Je dis tout çà, sans l'avoir jamais voulu. Je n'ai jamais eu toutes ces intentions d'auteur, et si je les avais eues, je me serais planté en beauté. Non, c'est Raymond, qui s'est imposé. Il m'a joyeusement entubé, le bougre. Je pense qu'il s'est plus servi de moi que l'inverse. C'est ce qui m'est apparu à l'occasion d'une relecture de pages anciennes. C'est comme s'il avait débarqué dans ma vie, avec ses charentaises, porteur de cette mission: me faire comprendre que tout est affaire de regard. Le quotidien triste et répétitif, est un leurre. Raymond a conservé son regard d'enfant, chaque jour est un terrain de jeu. Son oeil exorbité derrière ses lunettes de myope voit tout en plus grand.

Voila ce qu'il me dit depuis toutes ses années: le quotidien est comme tu le vois. Il se réinvente tous les jours. Message reçu, Raymond.

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